K. Raptis: L’aristocratie de l’Europe centrale dans un monde en mutation
Abstract
Die Grafen Harrach wie andere Familien des altösterreichischen Hochadels stellen ein interessantes Beispiel für die Auseinandersetzung mit den Fragen des Niedergangs bzw. des Obenbleibens des Adels dar. Es lässt sich diesbezüglich behaupten, dass es trotz der politischen Entmachtung des Adels vor und vor allem seit 1918 vielen Hochadeligen gelang, den Großteil ihres Vermögens zu erhalten und bis in die 1930er Jahre hinein ein gewissermaßen ›standesgemäßes‹ Leben weiterführen zu können. Der zum Großteil durch Fideikommiss abgesicherte Großgrundbesitz, die Endogamie, die Exklusivität wie die Familien- bzw. Gruppensolidarität und das karitative Engagement dürften bis in die Zwischenkriegszeit zur Erhaltung einer distinktiven sozialen Identität vor allem innerhalb der dünnen begüterten Schicht der Familienoberhäupter des Hochadels beigetragen haben.
La présente étude examine la carrière, le statut et les principaux aspects de la vie, des pratiques et des conceptions des comtes Harrach, et plus généralement, de l ’aristocratie de l ’Europe centrale, ou aristocratie Vieille-Autriche (altösterreichische), durant les trois dernières décennies de l ’Empire des Habsbourg, ainsi que durant l ’entre-deux-guerres dans deux États qui lui ont succédé, Autriche et Tchécoslovaquie.
En prenant comme point de départ la double question cruciale de l ’historiographie de la noblesse des 19eet 20esiècles, à savoir le processus de crise et d ’affaiblissement auquel elle se heurte d ’un côté, et sa lutte pour se maintenir au sommet de la pyramide sociale de l ’autre1, nous pouvons formuler l ’hypothèse de travail suivante: malgré l ’affaiblissement politique évident de l ’aristocratie vieille-Autriche, au niveau politique central en tout cas, à partir de la fin du 19esiècle, et surtout à la fin de la première Guerre mondiale2, un assez grand nombre d ’aristocrates de haut rang (princes, ducs et comtes/Prinzen, Fürsten, Grafen) de l ’Empire des Habsbourg, essentiellement en Basse-Autriche et en Bohême, ont réussi à conserver une part importante de leurs domaines et de leur patrimoine, à perpétuer leur mode de vie exclusif d ’un point de vue social et digne de leur rang (standesgemäß)3et à préserver en partie leur prestige en tant que membres des élites locales jusqu ’à la fin des années 30. Ils ont ainsi sauvegardé, pour employer les termes de Pierre Bourdieu, une partie de leur capital social, culturel et en définitive symbolique, dans les États issus de l ’empire des Habsbourg.
Cette
affirmation concerne avant tout la famille nucléaire du chef de
l ’entité familiale, grand
propriétaire foncier, héritier et gestionnaire de
l ’ensemble de la fortune
familiale, et dans une moindre mesure les autres membres de la
famille (frères et sœurs, neveux, et cetera), qui percevaient des
rentes familiales régulières (Apanage). À cette catégorie
ressortissent aussi les familles des officiers et des hauts
fonctionnaires nobles de l ’Autriche-Hongrie
qui ont été libérés où mis à la retraite avant terme après la fin
de la première Guerre mondiale.
L ’analyse de
l ’importance et des
fonctions de la famille aristocratique, des conditions de vie
économiques, ainsi que du mode de vie et des pratiques
socioculturelles des comtes Harrach et de leur cercle nous permet
de déceler des formes et des stratégies, des continuités et des
discontinuités de la survie sociale de l ’aristocratie de
l ’Europe centrale.
L ’étude de
l ’aristocratie du
début du 20esiècle, sur la base de
recherches détaillées sur les familles, demeure par ailleurs un
sujet encore débattu dans l ’historiographie
tchèque et bien davantage encore, dans l ’historiographie autrichienne4.
Dans le cadre de mon étude, je formule des questions qui se rattachent surtout à l ’histoire familiale, sociale et économique: quel était le rôle du chef de famille, quelles étaient ses relations avec les autres membres de la famille? Comment se manifestent la cohésion et la solidarité familiales? Quelle étaient son assise économique et l ’étendue de son domaine foncier? Quelle valeur représentait le système du fidéicommis pour assurer un niveau de vie élevé et socialement convenable à son administrateur, mais aussi pour la fratrie et les autres membres de la famille qui encaissaient des rentes familiales? Mais avant tout c ’est le mode de vie et les pratiques culturelles, les identités et la perception des nobles de l ’Europe centrale qui sont étudiés ici5.C ’est dans ce cadre que sont étudiés la mobilité, les voyages, la demeure, la vie quotidienne dans la capitale ou à la campagne, l ’hospitalité, la socialisation, les habitudes de consommation, la chasse, le sport et les activités philanthropiques.
L ’accent et l ’étendue accordés dans ma
recherche à la noblesse en tant que culture aristocratique ne
sont pas dus au hasard. La culture depuis des siècles
d ’un mode de vie particulier, de
règles de comportement et de codes de valeurs qui, dans une large
mesure, ont été adoptés par les grands-bourgeois, a créé des
mécanismes passablement forts d ’insertion et
d ’exclusion sociales, de
différenciation envers les roturiers et les parvenus, du fait de
l ’attribution de titres et de
l ’origine bourgeoise de nobles
de rang inférieur. De subtiles discriminations pouvaient
d ’ailleurs concerner également
des membres de même rang de la même famille ayant un accès
différent aux sources de richesse et de revenus en raison de leur
rang de naissance, de leur sexe ou de leur âge. La culture
aristocratique semble revêtir une importance particulière comme
antidote dans les périodes de crise, de défis et de perte
d ’une partie du pouvoir
politique et économique des nobles, comme cela est arrivé de
façon exemplaire en Europe centrale durant la première moitié du
20esiècle.
La focalisation
sur une seule famille et sur un seul réseau familial, comme celui
des Harrach, peut se révéler particulièrement profitable, puisque
cette famille constitue un champ de recherche privilégié sur
l ’aristocratie en tant que
mécanisme garantissant et transmettant son capital économique,
social et symbolique.
La principale source de ma recherche est constituée par le matériel du Fonds familial Harrach conservé aux Archives d ’État autrichiennes (Österreichisches Staatsarchiv). Il s ’agit de la correspondance d ’Otto Harrach, chef de la famille de 1909 à 1935 (environ 4.000 lettres), et d ’une quantité de documents relatifs à la situation financière, aux activités sociales et politiques de la famille6. Pour compléter mes recherches, j ’ai aussi utilisé le matériel fourni par le fonds des domaines de Bohême de la famille, conservé aux Archives régionales de Zamrsk en République tchèque orientale7. Les informations que nous fournissent cette correspondance et le reste du matériel ont été complétées par des entretiens avec la belle-fille d ’Otto Harrach, Stefanie, dans le palais familial de Rohrau en Basse-Autriche8.
Les comtes Harrach constituent une famille typique de l ’aristocratie dite de Cour (dans le sens du droit d ’audience et de service au Palais) de l ’Autriche-Hongrie, qui se caractérise par de grands domaines dans différentes régions, son loyalisme envers l ’Empereur et ses convictions catholiques conservatrices.Les racines de la famille Harrach remontent au début du 14esiècle en Bohême; l ’ascension de la famille toutefois commence en 1524 par l ’acquisition du domaine Rohrau à l ’est de Vienne et l ’attribution successive de titres de propriété, de pouvoirs et d ’honneurs en Hongrie, en Bohême, ainsi que dans le Saint-Empire romain germanique, où les Harrach ont reçu le titre de Reichsgrafen (comtes d ’Empire). Bien que les Harrach se rangent, d ’un point de vue linguistique et culturel, dans l ’aristocratie allemande, comme d ’ailleurs la plupart des aristocrates de Bohême, ils parlaient le tchèque et conservaient d ’excellentes relations avec l ’élément tchèque. Le père d ’Otto notamment, chef de la famille entre 1881 et 1909, Johann Nepomuk, a eu une activité de mécène importante au profit des Tchèques, favorisant la fondation d ’écoles tchèques à Vienne, d ’associations paysannes en Bohême, et cetera, tout en occupant des postes dirigeants et honorifiques dans des associations et des organismes de Bohême. De 1884 à 1918, le chef de la maison était membre à vie de la Haute Chambre (Herrenhaus) du Parlement impérial autrichien9.
La recherche sur les comtes Harrach confirme le rôle crucial de la famille10pour la survie et la prise de conscience de l ’aristocratie. La propriété foncière était en grande partie une affaire non individuelle, mais familiale, puisque le chef de famille en gérait et possédait la plus grande partie, mais ne pouvait pas, en raison de la force du système du fidéicommis dans la plupart des familles aristocratiques, la réaliser ou l ’hypothéquer. Par conséquent, le rôle du chef de famille, dont ses frères, mais aussi ses sœurs mariées, les mères âgées, et cetera, percevaient des rentes viagères régulières, fixées par testament, était déterminant pour la stabilité financière et la viabilité, et donc pour la rentabilité de la fortune familiale11. Les rentes régulières, ainsi que les aides extraordinaires fréquentes qui exprimaient concrètement la solidarité familiale, se révélaient particulièrement utiles en cas d ’opérations chirurgicales ou de traitements coûteux, notamment lors de la Grande guerre de 1914–1918 et dans les premières années de l ’après-guerre, lorsque la famine frappait les populations d ’Europe centrale et que les vivres se faisaient rares, ou lorsque l ’occupation russe de la Galicie orientale, en 1914–1915 et 1917, a obligé une sœur d ’Otto Harrach avec son fils à demander l ’hospitalité pour plusieurs mois dans les châteaux de la famille. Jusque dans la décennie 1930, les aides extraordinaires du chef de la famille assuraient à certains frères et sœurs, à des neveux, un mode de vie digne de leur rang12.
Tant la
manifestation de la solidarité familiale que le maintien
d ’un mode de vie digne de leur
statut social, y compris dans les périodes de crise, supposaient
une stabilité et une continuité financière, un certain bien-être
et la capacité des propriétaires fonciers/nobles à
s ’adapter aux mutations,
fâcheuses pour eux, en cours dans le premier tiers du
20esiècle: crise agraire, première Guerre mondiale,
dissolution de la Monarchie, réformes agraires.
Au début des années 1920, les biens des grands propriétaires
fonciers ex-comtes Harrach comprenaient au total, en Autriche et en
Tchécoslovaquie, une superficie de 25.472 hectares (85% en
Tchécoslovaquie). Une décennie plus tard, ils n ’en conservaient guère
qu ’un peu plus de la moitié, en
raison de la diminution des superficies en Tchécoslovaquie
découlant de l ’application des lois sur
l ’expropriation et la
redistribution de la plus grande partie des terres cultivables,
des pâturages et des étendues forestières détenues par les grands
propriétaires fonciers. Les domaines des Harrach consistaient en
terres cultivables, pâturages et étendues forestières, palais
avec jardins et parcs et diverses
installations13.
À
l ’exception d ’environ 1.400 hectares du
domaine Plana en Bohême du sud, qui constituaient la propriété
exclusive du chef de famille, les autres domaines, les immeubles
et les entreprises qui s ’y trouvaient, ainsi que les
actions et dépôts bancaires en dépendant, étaient engagés au
titre de fidéicommis, c ’est-à-dire
qu ’ils étaient inaliénables et
passaient par héritage d ’un chef de famille à
l ’autre14.
On a affaire ici à un bouclier légal privilégié contre
d ’éventuelles visées contre les
patrimoines aristocratiques, arraché par la haute noblesse dans
les premières décennies du 19esiècle et en vigueur
jusqu ’en 1924 en Tchécoslovaquie et
en 1938 en Autriche, dates auxquelles il fut aboli. Malgré son
abolition, le système du fidéicommis demeura une règle usuelle
dans la famille au moins jusqu ’aux années
1950. C ’est la diversité qui
caractérise les sources de revenus de la famille, puisque les
Harrach touchaient des revenus des activités économiques
primaires, secondaires et tertiaires: production et commerce de
produits agricoles et d ’élevage (principalement les
céréales), revenus de la transformation et de l ’élaboration de certains
produits de leur production agricole et forestière, produits de
la verrerie, location d ’immeubles (par ex. habitations
et locaux dans leurs palais urbains et provinciaux, qui
comptaient des dizaines de pièces), dépôts bancaires et prise de
participation dans des sociétés15.
Jusqu ’au milieu des années 1920, la
famille faisait fonctionner, dans la seule Bohême, 37 unités de
transformation et usines, par exemple des industries de
production de sucre, de bois et de papier, une fabrique de
tuiles, des moulins et des brasseries mécaniques, des
distilleries, des fromageries et une verrerie de réputation
internationale. Les unités de transformation furent réduites à 11
au début des années 1930, mais les unités restantes comprenaient
toutefois les industries les plus rentables, tournées vers
l ’exportation, du bois, du
papier et du verre. L ’exploitation personnelle et le
faible niveau de fermage des terres constituaient
l ’une des traditions de la
famille, ce qui lui fut profitable aussi bien durant la guerre
1914–1918 que durant les premières années de l ’après-guerre lors des
moratoires de fermage et des redistributions de terres. La
famille occupait par ailleurs un personnel de maison, des
employés d ’administration
et un personnel technique importants. Au début de
l ’entre-deux-guerres, les
Harrach occupaient et salariaient environ 220 personnes (outre
des centaines d ’ouvriers et
d ’ouvriers
agricoles)16.
La vie quotidienne, les relations sociales et les pratiques culturelles des nobles nous permettent de ranger les Harrach et leurs semblables dans l ’élite sociale de l ’Empire et, en partie, des sociétés de l ’Europe centrale de l ’entre-deux-guerres. Cela s ’applique avant tout aux chefs des familles, à leurs épouses et à leurs enfants.
Les conditions
de vie dans les palais urbains et campagnards ou dans les
demeures ou résidences louées, dans les hôtels, les voyages et
les séjours dans les villes d ’eau, avec leurs connotations
et paramètres différents (par ex., taille, durée, fréquence,
saison, personnel, et cetera), révèlent la cohésion des nobles de
haut rang, en d ’autres termes, leur
différenciation envers les roturiers, avant tout les
grands-bourgeois, envers la noblesse de rang inférieur ainsi que
parfois les subtiles différenciations au sein d ’une famille souvent nombreuse.
On ne peut considérer comme un hasard que, dans les séjours de
villégiature les plus dispendieux et les plus populaires de
l ’Autriche-Hongrie et de
l ’Allemagne, se rencontrent
presque exclusivement les chefs des familles aristocratiques,
gestionnaires des biens en fidéicommis, ou leurs fils cadets
aisés. La mobilité continuelle des comtes Harrach, telle
qu ’elle s ’exprime principalement à
travers le changement de résidences d ’été et d ’hiver, les déménagements entre
le palais urbain de Vienne et les cinq palais provinciaux de
Basse-Autriche et de Bohême, les voyages et les séjours
habituellement longs dans les domaines de chasse, les villes
d ’eau et plus généralement, dans
les lieux de villégiature, jusqu ’à la seconde Guerre mondiale
(malgré quelques interruptions des grands voyages dans
l ’entre-deux-guerres)17,
s ’inscrivent dans une longue
tradition aristocratique, qui remonte déjà à la fin du
18esiècle, et qui atteint son apogée dans les dernières
décennies précédant la première Guerre mondiale.
Les châteaux et les résidences des Harrach, avant tout le Château
Hradek en Bohême (fig. 1-2), les châteaux
Prugg et Rohrau en Basse-Autriche orientale,
ainsi que le palais de Vienne,
qui figurent parmi les monuments
architecturaux importants de l ’Autriche et de la République
tchèque18,
constituaient la fierté de la famille et de son chef, et
récoltaient souvent les commentaires élogieux de parents ou
d ’amis19.
Par là se révèle de manière générale, le rôle du palais
aristocratique, en ville ou à la campagne, comme moyen
d ’augmenter le capital
symbolique mais aussi concret (via la location des locaux
superflus) des nobles, comme élément fondamental de
l ’identité aristocratique et
comme lieu de conservation et de reproduction de la mémoire
familiale et collective20.
Les diverses possibilités ainsi offertes de séjour confortable et
socialement convenable dans les différents palais
d ’une famille rendaient plus
facile pour le chef de famille gérant de la fortune familiale
d ’offrir l ’hospitalité à des parents ou
amis, plus particulièrement dans les périodes de chasse et durant
les mois d ’été.
Pour certains d ’entre eux d ’ailleurs, la pratique de
l ’hospitalité fonctionnait comme
un bouclier de protection sociale durant la première Guerre
mondiale et (surtout) dans les époques de difficultés financières
personnelles de l ’entre-deux-guerres. Quoi
qu ’il en soit, seuls les rares
nobles de haut rang, et avant tout, les chefs de famille et
administrateurs de biens en fidéicommis, comme Johann et Otto
Harrach, pouvaient mettre à la disposition de leurs hôtes
nombreux ou de longue durée des locaux assez grands et assez
confortables, leur capacité financière et leur nombreux
personnel.
Les conditions ci-dessus s ’appliquaient généralement à la plupart des aspects de la vie quotidienne et sociale des nobles de l ’Europe centrale, et elles se distinguaient, essentiellement jusqu ’en 1918, et dans une moindre mesure durant l ’entre-deux-guerres, par leur exclusion sociale. Les repas de fêtes, les banquets, les parties de thé, les bals, les excursions (à partir du début du 20esiècle, elles se font aussi en automobile), les chasses, les sorties à cheval, les promenades dans les parcs privés et les autres activités ou réunions sociales ou sportives de l ’aristocratie de l ’Europe centrale, organisés par les Harrach ou auxquels ils étaient invités, étaient fermés non seulement à l ’écrasante majorité des couches subalternes des villes et de la province, mais aussi, en règle générale, aux bourgeois et aux nobles parvenus21. L ’éducation et la formation à domicile des enfants de l ’aristocratie, garçons et filles, jusqu ’au début du 20esiècle, contribuaient par ailleurs à leur renforcement social. L ’impôt du sang relativement lourd qu ’ont payé les aristocrates lors de la première Guerre mondiale, ainsi que l ’appauvrissement général et l ’effervescence sociale des années 1917–1920 ont contribué à la diminution des manifestations festives et par trop démonstratives avec une foule d ’invités. La seule occupation caractéristique de la haute noblesse qui présente le plus haut degré de continuité et de résistance fut la chasse. Il vaut la peine de souligner que les parties de chasse des Harrach ont continué régulièrement durant toute la guerre22. Quoi qu ’il en soit, la culture et la sociabilité aristocratiques sont rétablies en partie durant l ’entre-deux-guerres. Par ailleurs, les éléments de la culture matérielle des nobles, qu ’il s ’agisse des meubles ou des objets décoratifs de prix, des services ou des jouets, des vêtements et des chaussures, ont continué de marquer leur haute position sociale.
Les manifestations religieuses, dans le cadre de l ’Église catholique, et l ’activité philanthropique, deux comportements traditionnels qui semblent avoir été indissolublement liés dans la conscience des nobles, sont deux autres caractéristiques des aristocrates de l ’Europe centrale du début du 20esiècle comme les Harrach. La participation active au rituel formel et aux pèlerinages de l ’Église catholique, l ’organisation de rogations et de commémorations, et de façon générale, la relation privilégiée avec de hauts serviteurs de l ’Église se retrouvent systématiquement dans la correspondance et révèlent la fonction du catholicisme comme pilier de l ’existence aristocratique, au niveau personnel et social, mais aussi au niveau politique23. Il convient de noter que pour les Harrach, la foi catholique constituait une condition sine qua non pour le transfert du patrimoine et du statut de fidéicommis24. Les activités philanthropiques s ’exprimaient par la participation des nobles (hommes et femmes) à diverses associations et manifestations, mais aussi par la réponse immédiate du chef de famille aux sollicitations individuelles, et celle-ci fut particulièrement intense durant la première Guerre mondiale, dans le cadre de ce que l ’on a appelé le »patriotisme impérial«, le sentiment de dette envers la patrie impériale.
La perception de soi-même mais aussi du noble lui-même par les autres ne se repère pas facilement dans les sources écrites et orales. L ’identification à un groupe social strictement limité, privilégié et historiquement distingué se détecte dans la langue utilisée dans la correspondance, mais aussi dans le discours oral des membres de la famille Harrach jusqu ’à aujourd ’hui. Le titre de comte ou de comtesse donné publiquement aux Harrach durant la période de l ’interdiction sévère des titres de noblesse après 1919 dans les États ayant succédé à l ’Empire révèle l ’inertie des mentalités et la perpétuation de la perception des nobles en tant que tels chez les autres, notamment au niveau local. Il vaut la peine de souligner la répulsion des hommes de la famille, mais aussi des autres grands propriétaires fonciers nobles de la Bohême, envers le nationalisme à une époque de flambée nationaliste dans l ’espace de l ’empire multinational, répulsion qui reflète la position historiquement supranationale, pour toutes sortes de raisons, des grands propriétaires de Bohême, malgré leur familiarité avec l ’éducation allemande25. C ’est en allemand en tout cas qu ’ont été rédigées la plupart de leurs lettres, bien qu ’ils connussent, en tout cas les mâles de la famille, le tchèque. Cette position supranationale coexistait avec la foi catholique, qui, comme cela ressort de la correspondance, n ’excluait pas des sentiments antisémites.
Des conceptions relatives, liées à des peurs et des angoisses existentielles à la fin de la guerre et après la Révolution d ’octobre, ont conduit Otto Harrach à rédiger des articles dans divers journaux, pour prôner le salut de la monarchie multinationale, du catholicisme et du conservatisme, contre le socialisme, le nationalisme sans frein et le capitalisme spéculatif juif, et à cofinancer et codiriger entre 1917 et 1920 l ’édition de deux hebdomadaires dont l ’objectif était de promouvoir les principes ci-dessus. Un réseau d ’abonnés limité et en définitive, l ’incapacité politique de l ’aristocratie face à l ’hégémonie du Parti chrétien-social (Christlichsoziale), parti de masse moderne aux références sociales plus larges, ont abouti à l ’absorption des hebdomadaires et de l ’éphémère société d ’édition par la Ligue populaire catholique d ’Autriche26. Le nouveau paysage politique de l ’entre-deux-guerres a imposé de douloureux compromis pour enrayer l ’esprit révolutionnaire.
En conclusion,
nous pouvons souligner les éléments suivants: alors que les
Harrach et d ’autres familles importantes de
l ’aristocratie Vieille-Autriche
se trouvaient dès la fin du 19esiècle sur la voie de
l ’affaiblissement politique et
de l ’anéantissement, avec un point
culminant en 1918, ils ont réussi à conserver dans une large
mesure jusqu ’à la seconde Guerre mondiale
leur mode de vie, leurs liens familiaux et leurs pratiques
sociales, à mettre en valeur en quelque sorte dans le combat pour
leur survie individuelle et collective, le capital économique,
social et culturel qui leur restait, fait que l ’on observe dans de nombreux
pays de l ’Europe d ’après-guerre.
L ’interdiction
d ’utiliser en public les titres
de noblesse en Autriche et en Tchécoslovaquie, la réforme agraire
dans ce dernier pays, ont porté sans conteste un coup à
l ’image publique et au statut
économique des nobles, mais pas au degré que l ’on croit généralement.
L ’attachement obstiné au
principe du fidéicommis et à l ’exploitation extensive
personnelle (Eigenregie) du domaine, la diversité des sources de
revenus et l ’emploi d ’un personnel de maison
d ’un côté, la cohésion et la
solidarité familiale, l ’endogamie, le mode de vie
sociale exclusif et les œuvres de bienfaisance de
l ’autre semblent constituer
successivement les conditions économiques et sociales principales
pour conserver une présence sociale en vue.
Il ne faut pas bien sûr créer une image idéalisée.
L ’issue de la lutte pour se
maintenir au sommet de la hiérarchie sociale a été favorable pour
certains, défavorable ou très peu/en partie favorable pour
beaucoup. La situation difficile où se retrouvèrent, à la fin de
1918, les officiers libérés et les fonctionnaires de haut rang en
surnombre du gigantesque mécanisme étatique et militaire de
l ’Autriche-Hongrie en
dissolution, a été aussi celle de nombreux nobles, dont beaucoup
ont échappé à la misère sociale grâce au concours de leurs
parents. Toutefois, les pertes en tous genres subies par les
nobles au cours de la première Guerre mondiale ne doivent pas
être prises en compte isolément, mais en relation avec le
tassement économique, la chute sociale et l ’affaiblissement politique
qu ’ont vécus nombre de bourgeois
germanophones27.
On peut donc parler d ’un affaiblissement global des
élites traditionnelles de l ’Empire et relativiser la thèse
de la chute de l ’aristocratie.
L ’affaiblissement total et
historiquement décisif de la haute noblesse de
l ’Europe centrale surviendra à
la fin de la seconde Guerre mondiale, quand, en plus des
destructions étendues subies par les domaines et les immeubles
des nobles, leur fortune sera confisquée en Tchécoslovaquie, en
Hongrie et en Pologne, alors que la plupart des nobles prennent
le chemin de l ’exil, surtout vers
l ’Allemagne de
l ’ouest et l ’Autriche. Tel fut aussi le
destin des Harrach. Leur domaine a été réduit de moitié
environ en raison des réformes du régime foncier (Bodenreform) en
Tchécoslovaquie dans l ’entre-deux-guerres, le pire
survenant toutefois en 1947 quand y fut confisqué l ’ensemble de leur patrimoine.
Les quelque mille hectares qui leur restent en Autriche les
rangent encore toutefois parmi les plus grands propriétaires
fonciers du pays.

Fig. 1 Château Hradek (Photo 30.4.2008, KR)

Fig. 2 Château Hradek (Photo 30.4.2008, KR)
Autor:
Dr.
Konstantinos Raptis
Ass. Professor
in Modern European History
University of Athens
Dep. of History Panepistmioupoli Zografou
Grèce 15784 Athens
kraptis@arch.uoa.gr
1 Eckart Conze, Von deutschem Adel. Die Grafen von Bernstorff im zwanzigsten Jahrhundert, Stuttgart, Munich 2000, p. 11.
2 Parmi les facteurs déterminants de l ’affaiblissement politique des nobles, on peut considérer l ’introduction du suffrage universel masculin (1896) et l ’abrogation du système fort peu représentatif des corps d ’électeurs (Wahlkurien) dans les régions autrichiennes de la Couronne (1907), l ’écroulement de la monarchie par les abrogations successives des titres et privilèges (1918–1919). On peut aussi inclure dans ce cadre les lois sur la redistribution des terres dans les États succédant à l ’Empire dans l ’entre-deux-guerres, comme la Tchécoslovaquie.
3 Hannes Stekl, Marija Wakounig, Windisch-Graetz. Ein Fürstenhaus im 19. und 20. Jahrhundert, Vienne 1992, p. 147.
4 Selon l ’historien autrichien Hannes Stekl, »L ’histoire récente de la noblesse est restée longtemps en marge de l ’historiographie autrichienne«; Id., »Österreichs Adel im 20. Jahrhundert«, dans: Günther Schulz, Markus Denzel (dir.), Deutscher Adel im 19. und 20. Jahrhundert, St. Katarinen 2004, 35–36.
5 Selon Eckart Conze, le mode de vie et la culture se sont révélés des champs de recherche idéaux pour la question du maintien ou non des nobles au sommet de la hiérarchie sociale. Voir Eckart Conze, »Deutscher Adel im 20. Jahrhundert. Forschungsperspektiven eines zeithistorischen Feldes«, dans: Schulz, Denzel, Deutscher Adel (voir n. 4), p. 17–34, ici 20–21.
6 Österreichisches Staatsarchiv (ci-dessous ÖStA), Allgemeines Verwaltungsarchiv (ci-dessous AVA), Familienarchiv Harrach (ci-dessous Fa Harrach).
7 Stàtni Archiv Zámrsk, Velkostatek Jilemnice et Velkostatek Sadová.
8 Entretiens avec Mme Stefanie Harrach, 28. 9. 2004 et 5.10.2004.
9 Heribert Sturm(dir.), Biographisches Lexikon zur Geschichte der böhmischen Länder, vol. 1, Vienne 1979, p. 539.
10 Le terme »famille« pour les nobles renvoie en règle générale à un ensemble plus large que la famille nucléaire et comprend, outre les mâles qui portent le nom de la famille, la famille de leurs épouses, ainsi que les familles des femmes (sœurs, filles) mariées de la famille qui ont perdu leur nom en raison de leur mariage.
11 Voir par exemple ÖStA, AVA, Fa Harrach, Familiensachen, Otto, Kt. 856, Testamentskonzept 1925.
12 ÖStA, AVA, Fa Harrach, Korresp. Otto, Ktn. 858, de Maria Theresia Wisniewski, sœur, Lemberg 26.5.1916. Voir aussi Ktn. 857, d ’Anna Henneberg, sœur, Hradek (Schüttenhofen) 21.5.1915.
13 Les domaines des Harrach entre 1909 et 1947 étaient les suivants: Prugg et Rohrau en Basse-Autriche (à la frontière avec la Hongrie), Sadova, Starkenbach en Bohême orientale et Plana en Bohême méridionale.
14 Sur l ’institution du fidéicommis (Fideikommiss) voir Ernst Mayrhofer, Handbuch für den politischen Verwaltungsdienst in den im Reichsrate vertretenen Königreichen und Ländern, vol. V, Vienne 1901, p. 164–165.
15 ÖStA, AVA, Fa Harrach, Finanzielles Otto, Ktn. 882, Bekenntnis zur einmaligen großen Vermögensabgabe in Österreich (1921), No. 1: Abgabepflichtige Vermögenschaften, 2.
16 Ignaz Tittel, Schematismus landtäflicher Güter grösserer Rustikalwirtschaften, Beamten und Pächter, Prague 1910, p. 121–126; Lustig, Světnička, Schematismus velkostatků v Čechách, Prague 1933, p. 332–335. ÖStA, AVA, Fa Harrach, Finanzielles Otto, Kt. 882, Verzeichnis von 53 versicherungspflichtigen Beamten in Prugg-Rohrau in Niederösterreich (23. 7. 1920).
17 Voir surtout la correspondance d ’Otto Harrach avec son épouse, ses sœurs et ses beaux-fils, ÖStA, AVA, Fa Harrach, Korrespondenz Otto, Ktn. 856–859.
18 Bruck/Leitha, Schloss Prugg <25.05.2006>, dans: URL:http://www.burgen-austria.com/Archiv.asp?Artikel=Bruck/Leitha%20-%20Schloss%20Prugg; Rohrau, Scloss Harrach <21.11.2007>, dans: URL: http://www.burgen-austria.com/Archiv.asp?Artikel=Rohrau%20-%20Schloss%20Harrach; Palais Harrach <02.12.2006>, dans: http://www.burgen-austria.com/Palais.asp?Artikel=Harrach%20Palais <28.10.2008>; Joachim Bahlcke, Winfried Eberhard (dir.), Historische Stätten. Böhmen und Mähren, Stuttgart 1998, p. 205.
19 ÖStA, AVA, Fa Harrach, Korrespondenz Otto, Ktn. 857–868.
20 Cf. M. de Saint-Martin, L ’espace de la noblesse, Paris 1993, p. 95–115 et 118–119.
21 ÖStA, AVA, Fa Harrach, Korrespondenz Otto, Ktn. 857–868.
22 Ibid.
23 ÖStA, AVA, Fa Harrach, Korrespondenz Otto, Ktn. 856–859.
24 ÖStA, AVA, Fa Harrach, Familiensachen, Testamentskonzepte Otto, Kt. 856, 2. conv., à son fils (7.3.1925).
25 Jaroslav Panek, »Der Adel in der böhmisch-mährischen Gesellschaft und Kultur der frühen Neuzeit«, dans: Opera Historica 2 (1992), p. 5–11, ici p. 8–9.
26 Konstantinos Raptis, »Auf dem Weg zum Niedergang? Österreichischer Hochadel im Ersten Weltkrieg am Beispiel der Familie Harrach «, dans: Schulz, Denzel (dir.), Deutscher Adel (voir n. 4), p. 377–396, ici p. 387–394.
27 Ernst Bruckmuller, »Das österreichische Bürgertum zwischen Monarchie und Republik« , dans: Zeitgeschichte 20 (1993), 3–4, p. 60–84, ici, p. 67–70.
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